dimanche 15 septembre 2013

Recovery





Ce serait un instant bref, où tout serait déjà là, où il n'y aurait qu'à cueillir la brassée de pivoines, rassemblées en bouquet, dans ce moment où la bonne métaphore enfin apparaîtrait, ce moment où Mrs Dalloway sait qu'elle s'occupera de l'achat des fleurs, cette inspiration où la gigantesque fourmi de Louise Bourgeois fait symbolon, dans la simplicité de ce brin d'herbe qui résiste entre les pavés, où Doris Lessing parvient à se réunir, dans ce temps de l'enfance d'Aharon Appelfeld où il ne sait plus quelle est la langue en lui, qu'une pensée préexiste qui vit de sa vie de pensée, dans la descente dans les eaux à la poursuite du piano chez Jane Campion quand on sait qu'on remontera, dans la foulée au pressoir ce jour de vendanges tardives plus lumineux qu'un printemps. Le temps référentiel, celui de l'écriture. 

Christine Simon 

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Chapitre 1


Revenue dans ce quartier de l'enfance, -la rue est longue qui passe devant la maison, on ne sait par quel bout la prendre, et il y va de cette rue, mais aussi d'une autre-, par où commencer, peut-être au Crépont, un carrefour à quelques dizaines de mètres de la barrière, sur l'axe de l'usine, sur le parcours d'une route qui mène à

Pour donner l'allure, on partirait sans doute de cette brasserie, où on n'est jamais entrée enfant, traverse le souvenir d'un lieu joyeux et bruyant où se côtoient des hommes en costumes et des ouvriers en bleus de travail, les mots qui reviennent c'est "ingénieur", "OS" ou "manoeuvre", tous désignés par leur poste là-bas, c'est un point de passage, qui fait se rencontrer les travailleurs venus des quartiers qu'on n'appelle pas encore résidentiels et ceux des "blocs", c'est l'expression, on ne dit pas "cité" à cette époque, tout ce monde qui vient boire un verre, faire quelques parties de belote et se mélanger au sortir du travail.

En passant devant la zone interdite, qui a dit qu'elle l'était ? on les entend, la porte est presque toujours ouverte, ils rient à de bonnes blagues qu'on ne comprend pas, on glisse quelques regards curieux. Le moment le plus difficile, c'est le samedi soir quand ils sortent ivres, s'appuyant sur tout ce qui se présente, et c'est parfois sur soi, on ne se souvient pas avoir bifurqué à cet endroit pour éviter le trottoir envahi, on marche droit, sans regarder, s'il le faut on esquive les gestes malencontreux et on n'a jamais été inquiétée. Dans la ville, se trouvent quelques endroits comme ça, des zones rouges et noires, qui imposent un certain rôle, peut-être est-ce une main qui soudain se crispe autour de la sienne qui signale qu'il faut faire attention.

Crépont, on dirait un juron, un de ceux du grand-père, celui de l'autre rue, Crénom de, s'arrêtait toujours au bord,

trace du petit train du dimanche soir où on restait jusqu'à la fin du générique pour lire le nom d'un technicien, qui s'appelait Serge Nomis. On croit qu'il était technicien du son, mais la vidéo de l'INA consultée s'arrête avant, on ne pourra pas vérifier, en tout cas certitude de Nomis, qui décline le mot "ulcère", mais qu'on inscrivait intérieurement dans la déclinaison de "nomen" ce nom de l'être, de la personne, de la chose, qui aurait fait "nominis" au datif pluriel, mais on lui préférait "nomis", parce que cette forme faisait palindrome du nom.

"petit train de la mémoire", jamais mémorisé le titre entier, un interlude de Maurice Brunot, l'auteur, zoom sur un insecte qui butine dans la fleur, puis sur une chèvre qui broute à la branche, une tortue aussi, très lente, comme ce petit train qui pénètre le bâtiment, on le voit s'enfoncer dans le tunnel, on compte le nombre des wagons à l'entrée, à l'époque on les appelait ainsi, et ressortir un peu plus loin, le compte est bon à la sortie, on peut poursuivre. Images par images, la petite musique irrigue la carte postale, met des nappes de petits dessins humoristiques sur les parois mobiles, sert le couvert et on mange ces Delikatessen, la petite musique qui met la vie en marche.

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Sur la table de placage acajou, qui fait deux mètres cinquante de long, un agenda du passé, l'album photo, un livre ouvert dont on lit la couverture, Le livre des questions, un sachet de papier kraft sur lequel est inscrit Recyclable, un flacon d'un parfum, cette pointe d'algue et de lilas si discrète, plus loin un numéro 8, sur la couverture d'une revue, tout un programme, le numéro est de Marges, Université de, elle est en équilibre au bord de la table, à l'autre extrémité un vieux sac de cuir gueule béante qu'on a troqué pour une création de tissu, la ribambelle des branchements, des ordinateurs, des écrans, l'emballage d'un enregistreur pour une voix à venir, et le bougeoir à pampilles, acheté sur un marché l'été 2012, rose indien et fer forgé foncé, une indication de la relation déjà entre la lumière et le support, et puis juste au-dessus de la page, la lampe penchée d'un jonc suspendu au bout d'une longue tige qu'on peut régler, un luxe, et l'ombre d'un chapeau qu'on n'a pas voulu ranger.

Et là devant soi, des pages, des centaines de pages, parfois de quelques lignes ou des saynètes de plusieurs paragraphes, chaque billet représente un fichier à l'écran, qui s'accumulent sur la marge de gauche, et par le petit ascenseur qui permet de descendre dans les caves du dossier, on les voit se présenter en parade menaçante de titres qui se succèdent, chacun étant un morceau d'un récit que ne complète pas le suivant, le mot parade n'est donc pas le bon, parce que ça ne fait pas un tout, juste un amas, on imagine une Shiva tentant de les saisir, avec ses cent bras de les rassembler, mais même cette vision n'aide pas, parce qu'aux cent billets rajouter cent bras n'a jamais fait autre chose qu'une figure étrange, tendant son miroir au visage en face d'elle. On est au pied de son mur, on doit faire quelque chose, ça pourrait s'appeler Journal, mais ce n'est pas dans l'ordre chronologique, "roman monde" comme on dit dans les magasines mais là c'est un peu tôt pour le dire, non, c'est tout simplement une stratification, si on faisait l'état des lieux, on a à faire à une accumulation de bribes à multiples sujets, et la seule chose qu'on pourrait en dire, c'est "mire", la figure à pixels, l'énigme à images, le rassemblement au carré des interrogations.


Je ne peux vous dire quoi en faire, là s'arrête mon rôle.

Oui, là, je suis seule, mais je suis prête, je crois.

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Qu'est-ce qui est premier de l'aube ou de l'aurore ? L'aube n'est pas couleur, elle apparaît du plus profond de la nuit, elle est transparente, blafarde. Puis l'orangé s'affiche, celui du soleil qui se lève, l'aurore apparaît quand l'aube s'efface. Dawn pour l'aube, aurorus ou sunrise pour l'aurore.

Sensation d'être sur ce pont de Brooklyn plongé dans le brouillard et marchant de découvrir peu à peu un câble d'acier, une balustrade métallique, sur le côté un banc, jusqu'au dévoilement des prochains segments qui permettront d'avancer. Comme si l'instant d'éveil n'était qu'en rupture, alors que dans l'oeil du viseur, il y a quelque chose entre l'aube et l'aurore, ce moment du Golden Dawn qu'on appelle aube dorée, un entre-deux, sans cette promesse qui fait lien, on n'oserait pas entrer dans la ruche de l'enfance.

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La rue de Belfort aujourd’hui bute sur l’usine, sur les vestes de caoutchouc d’un atelier empêtré, l’atelier mécanique, quand le ciel rougeoie, qu’il souffle un vent de bise le long de l’Allan depuis que le courant en a été aspiré par un détournement, ici oui, on détourne les rivières, quand on décide que le capitalisme sera roi, nul obstacle ne résiste, nulle opposition possible et pas d’utilité publique, obtempérez, alors les têtes se baissent, les voisins avoisinent, les paroles de qu’est-ce qu’on y peut y fricotent avec les ça s’ra mieux, cul-de-sac, on détourne la rivière et même la nationale, tout le monde de Belfort à Sochaux tombera sur le portail : Peugeot, c’est écrit dessus.
Il fut un temps où la rue de Belfort allait à Montbéliard, et juste avant bifurquait à gauche, s'échappait dans les hauteurs pour rejoindre Etupes puis Exincourt. Elle prenait son élan, changeait de nom en passant, elle avait le bras long et très vite en méandres, elle passait la mairie et redescendait devant chez grand-père, dans la maison de Suisse, celle du yodle et des petits petons de Valentine.
Voilà la seconde rue. Rue des Ecoles. Ce sera un montage, deux rues se rejoignant. 1,71 km à vol d'oiseau. Rue de et Rue de, les deux segments d'un quadrilatère, le périmètre dans lequel on s'inscrit, et dans l'enfance il représente le territoire donné, dans lequel on fait l'apprentissage des nuages, des reliefs du terrain et de la différence entre un tissu urbain et un bain de village. D'une autre langue aussi.

Rue des Ecoles, la première fois qu'on se souvient.

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Cinq ou six énigmes à déchiffrer ou du tort de n'être qu'un témoin auditif | Ma tête entre les barreaux de la grille d’entrée, les traces sur la route les longues traces grises pour les pneus sur le bitume et puis plus loin la tache noire, presque ronde, et des toutes petites, juste à côté. Les taches, pour quoi ? Les marques au sol, c’est sa trace, c'est tout ce que je devine. Exincourt (1963).





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